• NIGER-TCHAD: L’agriculture durable est-elle possible au Sahel ?

     

    Mohamed Ali garde un champ qu’il cultive avec d’autres villageois dans l’oued d’Aloum-2, près de Mao

    MAO, 17 avril 2012 (IRIN) - La sécheresse chronique au Sahel force de nombreux fermiers à abandonner l’agriculture et à migrer vers les villages et les villes pour trouver du travail.

    Au Tchad, nombreux sont ceux qui se rendent dans le sud du pays ou au lac Tchad, dont les eaux sont utilisées pour irriguer les récoltes et qui se rétrécit à vue d’œil. Certains agroécologistes estiment toutefois que les gouvernements, les bailleurs de fonds et les fermiers ne devraient pas abandonner l’agriculture au Sahel. Selon eux, avec une approche adéquate, la régénération naturelle, les techniques d’irrigation traditionnelles et les méthodes alternatives simples telles que la diversification des cultures présentent un « potentiel considérable » même si les conditions sont « très difficiles ».
     
    « Le potentiel du Sahel est énorme – c’est un environnement agricole très limité, alors nous sommes obligés d’apprendre le mode de fonctionnement de ce système naturel. Tout ce que nous faisons, c’est chercher des indices dans la nature », a expliqué Tony Rinauld, conseiller en recherche et développement sur les ressources naturelles pour Vision Mondiale Australie, qui a travaillé pendant 19 ans dans le Sahel, où il a pratiqué l’agroforesterie, un système traditionnel d’utilisation des terres qui associe des arbres ou d’autres plantes ligneuses pérennes avec la production de plantes potagères et l’élevage.
     
    Les régions du Kanem et de Bahr el Ghazal, dans l’ouest du Tchad, sont sujettes à une insécurité alimentaire chronique et affichent régulièrement des taux de malnutrition aiguë supérieurs au seuil d’urgence. Selon des organisations non gouvernementales (ONG), ce taux a atteint 19 pour cent au Kanem début 2012 et de nombreuses familles sont déjà à court de vivres et ne possèdent plus qu’une ou deux chèvres.

     

    Les deux régions sont parsemées d’oasis fertiles, appelées oueds, qui ont été délaissées depuis des années par leurs « propriétaires » traditionnels – les aristocrates, ou « sultans », et les chefs de village – pour produire à peine plus que des dattes, des citrons et des mangues. D’après l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), qui a mis en place un projet en collaboration avec l’Office d’aide humanitaire de la Commission européenne (ECHO) afin d’aider les familles les plus pauvres à cultiver des légumes dans 120 oasis des régions du Kanem et de Bahr el Ghazal, des légumes sont systématiquement cultivés dans seulement 100 des 500 oueds du Kanem.
     
    « Ici [au Kanem], les crises se succèdent... mais nous essayons de convaincre les gens de rester ici et de voir comment nous pourrions étendre les oueds », a dit Abdul Karim, responsable du programme de sécurité alimentaire de la FAO à Mao, la capitale du Kanem.
     
    Les sultans et les chefs de villages prêtent les oasis à des comités de producteurs distincts regroupant des hommes et des femmes pour des périodes allant de cinq à dix ans. De son côté, la FAO aide à la construction de points d’eau, fournit des pompes, des graines et des outils et forme les fermiers à la culture maraîchère.
     
    Mohamed Ali garde des champs de laitues, de carottes, d’aubergines et d’oignons dans l’oued d’Aloum-2, à huit kilomètres de Mao. « Nous mangeons une partie des légumes et nous vendons le reste – de nombreux fermiers n’ont pas pu faire beaucoup plus jusqu’ici, car ils n’ont rien produit cette année », a-t-il dit à IRIN.
     
    « Maintenant, nous voyons des légumes sur le marché tous les jours », a dit à IRIN le représentant du sultanat de Mao, Alifeh Mahadi Alifey Mahlabtra. « Cela motive aussi les gens à faire quelque chose... nous allons [probablement] renouveler le contrat dans cinq ans – nous voulons que les gens aient suffisamment à manger », a-t-il dit. « Avant, les gens d’ici cultivaient du riz, mais maintenant, nous dépendons totalement de nos oueds. »
     
    Avec un niveau suffisant d’investissement et la bonne approche, tout est possible, a dit Augustin Ilunga, responsable du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) à Mao, qui aide depuis plusieurs dizaines d’années à maintenir en vie des enfants souffrant de malnutrition sévère. « Dans un environnement désertique comme celui-ci et avec le changement climatique, il va falloir travailler fort pour provoquer un changement... mais avec la bonne attitude, c’est possible. Sinon, nous devrons continuer indéfiniment à distribuer du Plumpy’Nut [un aliment extrêmement nutritif donné aux personnes en situation de malnutrition] », a-t-il dit à IRIN.
     
    En définitive, ce projet n’a fonctionné que parce que les terres ont été mises à la disposition des plus pauvres, qui n’y auraient pas eu accès dans d’autres circonstances, a dit Rémy Courcier, coordinateur des secours d’urgence de la FAO dans la capitale, N’Djamena. « La propriété et les droits fonciers sont essentiels à l’amélioration des perspectives au Sahel. »
     
    M. Courcier a dit à IRIN que les personnes qui investissent au Tchad devraient suivre d’autres exemples mis en pratique dans le reste du Sahel. « Ici, au Tchad, peu de choses ont été faites au cours des 30 dernières années, mais au Niger, de nombreuses recherches ont été menées dans l’amélioration des variétés de semences, l’irrigation traditionnelle ou la protection de l’environnement, comme le contrôle des dunes, par exemple. Toutes ces [expériences] pourraient nous être bénéfiques à nous aussi. »
     
    Tirer des leçons du Niger
     
    Le Niger est lui aussi sujet à la sécheresse et à l’insécurité alimentaire et certaines régions du pays affichent un taux de malnutrition élevé, mais des progrès ont été réalisés depuis 1985 dans le reverdissement des zones désertiques – qui, selon les estimations, couvrent cinq millions d’hectares. Mark Hersgaard, écrivain spécialisé dans l’environnement, a qualifié cet exploit « d’exemple de réussite dans le domaine du changement climatique et de l’agriculture ».
     
    L’ONG Vision Mondiale a participé au projet en aidant les fermiers à abandonner les techniques destructives de culture sur brûlis dans la région de Maradi, dans le centre-sud du pays, pour se convertir à l’agroforesterie.
     
    La préservation des arbres protège le sol sableux de l’érosion causée par l’harmattan, qui souffle avec force dans tout le Sahara, et par les fortes précipitations de la saison des pluies. Les arbres restaurent également la fertilité des sols en produisant de la biomasse, a expliqué le Fonds international de développement agricole (FIDA).
     
    Les résultats sont impressionnants. Les agriculteurs qui sont passés de la production exclusive de millet à l’agroforesterie produisent, ensemble, 500 000 tonnes supplémentaires de céréales par an. Selon certaines évaluations, cela permettrait de nourrir 2,5 millions de personnes. M. Rinauld a précisé que les fermiers participants avaient plus ou moins doublé leurs revenus, qui sont passés de 200 à 400 dollars par an.
     
    M. Rinauld a travaillé pendant des années avec des agriculteurs qui, selon ses dires, « dépendaient presque exclusivement du millet dans un environnement qui garantissait presque l’échec des cultures ». Maintenant, si la sécheresse anéantit les récoltes de millet, « on peut compter sur les arbres – on peut vendre du bois ou avoir du fourrage pour que le bétail produise encore de la viande », a-t-il expliqué.
     
     


    Photo: Anna Jefferys/IRIN
    Un oued, ou oasis, dans le désert

    Vision Mondiale et d’autres organisations ont incité les fermiers à diversifier leurs cultures en effectuant des rotations entre le millet, le manioc et le sorgho et à fertiliser le sol avec du paillis naturel. Ces organisations ont également identifié des arbres et des arbustes pouvant servir d’engrais afin d’éviter aux agriculteurs de se ruiner en achetant des fertilisants au prix du marché.
     
    Il existe d’autres méthodes pour restaurer les sols dans les régions arides du Sahel. Dans son rapport intitulé Échapper au cycle de la faim – Les chemins de la résilience au Sahel, le Groupe de travail sur le Sahel évoque des systèmes d’irrigation simples comme les petites fosses de semis « zaïs », qui permettent de cultiver et de récupérer l’eau, et les demi-lunes de rétention d’eau.
     
    Marche à suivre
     
    D’autres expérimentations avec de telles méthodes doivent être menées à travers le Sahel, a dit M. Courcier. Il faut également investir davantage dans la région. « Le gouvernement donne la priorité au Sud, là où vivent la plupart des habitants. Là-bas, ils peuvent irriguer, mécaniser, intensifier – c’est logique, mais c’est un problème pour les zones plus difficiles », a-t-il dit à IRIN.
     
    Le projet de la FAO a eu un impact non négligeable sur la malnutrition infantile. Une évaluation réalisée en 2011 sur le projet de la FAO dans l’oued de Bahr el Ghazal a remarqué que les taux de malnutrition aiguë avaient baissé de dix pour cent chez les enfants des participants. M. Courcier estime cependant que ces progrès sont encore « limités ».
     
    Le gouvernement n’a pas exclu l’idée d’investir dans le Sahel. En mars, le ministre de l’Agriculture et de l’Irrigation, Djimet Adoum, a dit à IRIN qu’après avoir visité le projet d’oued de la FAO et accepté qu’il soit étendu, il prévoyait d’investir dans d’autres projets d’irrigation et d’agriculture à petite échelle.
     
    Environ huit pour cent du budget annuel du gouvernement est attribué à l’agriculture, soit à peine deux pour cent de moins que ce qui est prévu par l’accord de Maputo, signé par les États africains pour stimuler la production agricole. Mais, selon le ministre, le Sud est le « grenier » du pays (même si quatre foyers sur dix y sont encore en situation d’insécurité alimentaire) et la majorité des investissements servent à améliorer la production de riz dans cette région.
     
    M. Rinauld estime cependant qu’une fois que les gouvernements verront les résultats des investissements dans les zones arides, ils s’impliqueront davantage. Vision Mondiale a mis en place des programmes d’agroforesterie et de régénération naturelle dans huit pays, dont le Tchad, le Sénégal, le Ghana, le Mali, le Niger, l’Ouganda et l’Éthiopie, et espère en créer bientôt dans d’autres pays d’Afrique de l’Est.
     
    Le gouvernement kényan a récemment adopté un règlement stipulant que les terres agricoles devaient comporter dix pour cent de surfaces boisées. Le gouvernement éthiopien a quant à lui déclaré qu’il voulait reproduire le projet de Vision Mondiale sur 15 millions d’hectares.
     
    L’énergie et l’investissement personnel des agriculteurs peuvent également participer au succès de tels projets. Ainsi, au Niger, la superficie « reverdie » a dépassé de loin les intentions de Vision Mondiale. L’Initiative pour le reverdissement de l’Afrique [African Re-greening Initiative, ARI] et le FIDA investissent tous deux massivement dans l’agroforesterie. « Je trouve cela très encourageant », a dit M. Rinauld.
     
    Le Sahel « ne sera jamais une région où la vie est facile – la population a augmenté, les capacités seront toujours relativement réduites et les solutions, limitées », a dit M. Courcier, mais cela ne veut pas dire qu’il faut abandonner.
     
    aj/he-gd/amz

    Source de l'article : IRIN News


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